Marc Reeves a été témoin de la transformation du journalisme régional et local au Royaume-Uni ces vingt dernières années. Il dirige aujourd'hui les plateformes numériques de Trinity Mirror Midlands, qui, selon certaines sources, surpassent la BBC sur leurs marchés locaux cibles. Dans cet épisode, nous analysons l'état du journalisme local.
Transcription du podcast
Vahe Arabian: State of Digital Publishing est une communauté de publication en ligne qui propose des ressources, des points de vue, des espaces de collaboration et des actualités aux professionnels des médias numériques et de l'édition, spécialisés dans les nouveaux médias et les technologies, et plus particulièrement dans l'abonnement. Notre objectif est d'aider les professionnels du secteur à dégager du temps pour se concentrer sur l'essentiel : la monétisation de contenu et le développement de la relation avec les lecteurs. Dans le neuvième épisode, je m'entretiens avec Marc Reeves, rédacteur en chef de Birmingham Live et de Trinity Mirror Midlands. Nous abordons la question du journalisme local et de sa transition réussie du format papier au format 100 % en ligne. Ce journalisme a su s'implanter durablement à Birmingham et rivaliser avec la BBC. C'est parti !. Vahe Arabian: Salut Marc, comment vas-tu ? Marc Reeves : Je vais très bien, merci. Vraiment très bien. Vahe Arabian: C'est bien. Et de votre côté, comment ça va ? J'ai lu que vous aviez récemment lancé une campagne hors ligne pour Birmingham Live. Marc Reeves : Oui, ça a commencé hier. On a beaucoup de publicité dans les médias traditionnels : des affiches sur les flancs des bus à Birmingham, des panneaux d'affichage, des panneaux numériques interactifs en centre-ville, de la publicité à la radio et d'autres supports. C'est encourageant, car d'après ma longue expérience dans les médias régionaux, j'ai souvent constaté que les lancements et relancements ne bénéficient pas toujours du soutien marketing qu'ils méritent. Mais cette fois-ci, on a peut-être trouvé la bonne formule, ce qui est très motivant pour l'équipe, qui s'y est beaucoup investie. Vahe Arabian: C'est génial ! On ne voit pas souvent des éditeurs locaux capables et motivés par ce genre de choses. C'est vraiment prometteur. Pour ceux qui ne connaissent pas bien Trinity Mirror Midlands, ni vous en général, pourriez-vous nous donner quelques informations de base ?. Marc Reeves : Oui, bien sûr. Tout d'abord, notre groupe propriétaire est Trinity Mirror plc, le plus grand éditeur de médias régionaux au Royaume-Uni. Il possède également plusieurs titres nationaux, comme son nom l'indique, dont le Daily Mirror, l'un des plus anciens tabloïds britanniques. Il est à noter qu'il est plus à gauche que la plupart des autres tabloïds britanniques, comme le Daily Mail ou The Sun. Cependant, Trinity Mirror a récemment acquis un autre groupe de presse national, le Daily Express, le Sunday Express et le Daily Star, qui sont plutôt à droite. Cette acquisition est très récente, il sera donc intéressant d'en suivre l'évolution. Marc Reeves : Mais je me concentre sur les médias régionaux. J'ai toujours travaillé dans ce secteur, notamment pour la presse régionale. Chez Trinity Mirror Midlands, filiale de Trinity Mirror, nous publions trois quotidiens urbains : un à Birmingham, un à Coventry et un à Stoke, des villes de banlieue situées à une cinquantaine de kilomètres de Birmingham, la capitale régionale. Nous publions également plusieurs hebdomadaires, certains gratuits, d'autres payants. Bien sûr, la présence en ligne de tous ces titres est un axe de développement majeur, voire notre priorité absolue, car c'est là que réside notre avenir. Vahe Arabian: J'ai lu que Birmingham Live générait plus de trafic que la BBC, est-ce exact ? Autrement dit, que vous avez actuellement plus de visiteurs uniques que la BBC ? Marc Reeves : Oui, cela concerne plusieurs titres de Trinity Mirror. J'ai la chance de travailler avec un groupe qui a probablement appréhendé ce défi plus tôt et mieux que nombre de nos concurrents régionaux, grâce à une structure de croissance en ligne très solide. Nous pouvons ainsi tirer des enseignements de nos sites et entreprises partenaires au Royaume-Uni, notamment dans des villes comme Manchester, Liverpool, Glasgow, Cardiff et ailleurs. En effet, pour mesurer la pénétration locale de nos titres, nous touchons entre 40 et 50 % de la population urbaine locale chaque semaine. À titre de comparaison, la BBC revendique environ 30 % de la population sur la même période. Marc Reeves : Nous sommes donc convaincus que dans nombre de nos villes, nous rayonnons sur la BBC. Nous améliorons constamment nos performances, en ajoutant régulièrement de nouveaux titres à notre liste de références nationales. Ces trois ou quatre dernières années, nous nous sommes particulièrement efforcés de créer un réseau d'envergure, en reliant tous les titres régionaux à la portée de notre titre national. Ainsi, grâce à cette synergie, nous pouvons affirmer aux annonceurs qu'ils peuvent facilement toucher plus de 50 % de la population de n'importe quelle région. C'est un atout considérable, et je pense que c'est essentiel, car de nombreux petits éditeurs et groupes d'édition, issus de la presse traditionnelle comme la nôtre, rencontrent des difficultés. Nous avons compris très tôt que la réussite reposerait uniquement sur la taille. Et je pense que pour ces petites structures, pour lesquelles j'ai travaillé par le passé, la tâche est particulièrement ardue. C'est vraiment très difficile et je viens de voir que l'un des groupes pour lesquels je travaillais dans le nord-ouest de l'Angleterre a récemment été vendu à Newsquest, la branche britannique de Gannett, et je pense que c'est justifié, et j'espère que cela signifie que ces titres survivront plus longtemps. Vahe Arabian: Vous travaillez chez Trinity depuis un certain temps, et votre parcours a été quelque peu hybride : vous êtes parti puis revenu. Vous avez une expérience qui vous a permis d'observer l'évolution de Birmingham Live et des titres de Trinity Midlands, passant du format papier au format numérique. Pourriez-vous nous en dire plus sur l'histoire de cette transition et comment elle s'est opérée ? Marc Reeves : Oui, j'ai travaillé chez Trinity Mirror pendant une vingtaine d'années, mais j'ai fait une pause. Je dis souvent que je suis parti un peu sur un coup de tête, car il y a environ huit ans, j'étais rédacteur en chef du Birmingham Post, un quotidien économique local de Birmingham. À cette époque, je ne pense pas que Trinity Mirror, ni d'ailleurs beaucoup d'autres groupes régionaux, prenait vraiment conscience du défi du numérique et l'assumait pleinement. Il y avait alors une certaine réticence, une sorte de « roi Canut », un mélange de « si on l'ignore, ça disparaîtra » et de « ces changements ne sont pas structurels, ils sont juste conjoncturels ». On constatait une chute brutale des revenus après la crise de 2008 et beaucoup dans le secteur pensaient qu'ils allaient revenir inopinément à la publicité imprimée. Je pense que, comme beaucoup d'autres, je voyais bien que ce n'était pas le cas. Marc Reeves : Il y avait un certain vide stratégique, je dois l'avouer. C'est pourquoi je suis parti en 2010. J'ai rejoint une start-up numérique à Birmingham pour lancer un site d'actualités économiques, intégré à un réseau couvrant trois villes du Royaume-Uni. J'ai lancé et dirigé ce site, et je me suis également intéressé à la communication politique. J'ai beaucoup apprécié gérer mes propres entreprises, mais en 2013, un changement de direction est survenu chez Trinity Mirror avec l'arrivée de Simon Fox, en provenance de HMV. Un nouvel élan et une nouvelle orientation se sont clairement fait sentir, et je me suis retrouvé à discuter avec d'anciens collègues. Très vite, je me suis retrouvé au point de départ, à peine trois ou quatre ans plus tôt. Depuis, le défi a été de transformer ces marques historiques de la presse écrite, dont les sites web, plutôt décevants, existaient depuis une dizaine d'années, en une entreprise résolument tournée vers le numérique. Ce changement a été impulsé en grande partie par mon collègue David Higgerson, directeur du numérique chez Trinity Mirror, une figure reconnue internationalement, notamment dans le secteur des médias. Il s'agissait donc de promouvoir les meilleures pratiques, de structurer nos rédactions et d'organiser les rôles de manière à favoriser l'engagement en ligne, et cela a porté ses fruits. Nous avons quadruplé notre audience numérique en trois ans, comme la plupart des sites, et comme je l'ai mentionné, plusieurs restructurations ont été nécessaires car, pour reprendre un adage, « on perd beaucoup avec la presse écrite et on ne gagne presque rien en ligne ». Cette réalité nous oblige à structurer la rédaction en fonction de nos moyens, et non pas forcément celle que nous aurions idéale. Nous avons donc procédé à plusieurs restructurations de ce type. Marc Reeves : Plus récemment, nous avons franchi ce qui, à mon avis, représente le plus grand pas en avant : séparer, non pas complètement, mais de façon assez radicale, nos activités de rédaction papier de celles de notre rédaction numérique. D'une certaine manière, cela nous rappelle un retour vers le futur, car à nos débuts dans la presse régionale, nous avions une unité numérique composée de personnes un peu à part, isolées dans un coin, dont personne d'autre ne savait ce qu'elles faisaient ni ne s'impliquait. Au fil des ans, nous avons vraiment recentré nos efforts sur la collecte d'informations et le contenu numériques. Mais en nous regardant en face, nous avons réalisé que nombre de nos méthodes de travail, nos délais, notre façon de construire les articles, et même notre ton, étaient encore profondément ancrés dans les anciennes pratiques de la presse écrite. Les anciennes méthodes de collecte d'informations, le langage des tabloïds, les horaires de travail, tout cela restait, en y regardant de plus près, centré sur nos délais de publication papier, ce qui n'avait pas vraiment de sens. Marc Reeves : L'une des raisons de séparer le papier du numérique était de libérer véritablement nos équipes de collecte de contenu des contraintes liées à l'impression et au remplissage des journaux. Mais l'autre raison, sans doute plus impitoyable, était la constatation que nos activités numériques et imprimées étaient trop étroitement liées. Je pense que c'est inévitable, et c'est donc une bonne chose pour moi, que davantage de nos produits imprimés, ou journaux papier, disparaissent. Avant d'entreprendre ces changements, trop de liens unissaient nos activités numériques à nos activités imprimées. Par conséquent, si l'impression venait à péricliter, le numérique suivrait le même chemin, à moins d'une intervention. Marc Reeves : Voilà donc une autre raison de la restructuration. Nous avons créé une entité qui, si la presse écrite venait à disparaître, serait, selon nous, en voie de devenir une rédaction numérique autonome. Je l'appelle ma bouée de sauvetage numérique. Cela nous a obligés, une fois de plus, à nous poser la question suivante : « Quelle est la taille de la rédaction que nous pouvons nous permettre si nous n'avions plus aucun revenu ni coût lié à la presse écrite ? ». Nous avons trouvé la réponse en tenant compte de la taille de notre marché : nous collaborons au sein d'une vaste communauté de deux millions et demi de personnes. En analysant notre taux de pénétration actuel et nos perspectives pour les prochaines années, nous avons élaboré une formule assez simple pour déterminer le niveau de base programmatique nécessaire. Quels revenus pouvons-nous espérer avec une telle audience et un tel nombre de pages vues ? Nous tablons sur environ 40 millions de pages vues par mois cette année, tous supports confondus (mobile, ordinateur et application), et prévoyons une croissance entre 50 et 60 millions de pages vues d'ici 18 mois à 2 ans. Cela générera des revenus programmatiques, des revenus publicitaires pré-roll vidéo, des revenus liés aux espaces publicitaires invendus, des revenus d'affiliation et des revenus de syndication. À cela s'ajoutent bien sûr les revenus que nous pouvons générer grâce à nos activités commerciales sur les marchés locaux et nationaux. Il en ressort que nous pouvons nous permettre une rédaction de 31 personnes. Pour un grand quotidien urbain, autrefois quotidien du soir, qui comptait environ 180 à 200 personnes il y a 20 ans, c'est un changement considérable, mais tout à fait réalisable. Nous progressons d'ailleurs de manière significative pour que ce modèle fonctionne. Marc Reeves : Comme vous le dites, nous avons également procédé à un changement d'image. Si vous le souhaitez, je peux vous expliquer les raisons de ce changement et vous présenter la nouvelle identité de notre site web. Vahe Arabian: Je pense qu'il est important de le souligner, car vous avez créé des articles de taille moyenne qui correspondent aux modèles et qui ont été plutôt bien accueillis. Marc Reeves : Comme je l'ai évoqué, le Birmingham Mail, ou Birmingham Evening Mail, son ancien nom avant sa transformation en quotidien du matin, a desservi une ville ouvrière et industrielle pendant de nombreuses années, 150 ans je crois, et reflétait principalement les opinions et les points de vue de ce que j'appelle la classe ouvrière blanche de Birmingham. Il y a 20 ans, mes prédécesseurs ont constaté que la ville changeait radicalement. Nous sommes aujourd'hui la ville régionale la plus diversifiée du Royaume-Uni. La population noire et issue des minorités ethniques représente environ 50 % de la population totale, sans compter les communautés de la diaspora originaires d'Asie du Sud-Est, d'Inde, des Antilles, d'Europe de l'Est et du monde entier. C'est donc une ville très différente de celle que le Birmingham Mail desservait à ses débuts. C'est pourquoi, je pense, le titre de notre site web a rempli son rôle. Marc Reeves : Il y a quelques années, il était important de rassurer les lecteurs quant à la provenance des informations qu'ils recevaient en ligne : elles partageaient les mêmes racines familiales qu'un journal familier et de confiance. Mais notre population évolue si vite, et la baisse de la diffusion de notre presse écrite est plus marquée que dans presque toutes les autres villes du Royaume-Uni. Cela s'explique, je pense, par les profonds changements démographiques. Nous n'avons plus cette habitude familiale bien ancrée de toujours avoir le même journal que nos parents ; ce n'est plus d'actualité. Par conséquent, l'association d'un titre de journal à un site web destiné à une population non seulement très diversifiée, mais aussi à la population la plus jeune du Royaume-Uni, a atteint son objectif. Cette association avait aussi des connotations négatives, car le titre avait longtemps fait preuve d'indifférence à la couleur de peau, mais pas de manière positive. Elle était même, sinon ouvertement, raciste, et ne cherchait pas vraiment à inclure ce qui constitue aujourd'hui une part importante de notre communauté. Vahe Arabian: Que voulez-vous dire par « cela excluait les personnes portant le nom de Birmingham Mail » ? Marc Reeves : Le titre était associé à des connotations négatives car, pendant de nombreuses années, le journal n'avait pas réellement reflété les expériences et les intérêts de nos communautés ex-pakistanaises ou indiennes en pleine croissance, et par conséquent, non seulement on ignorait qu'il avait une connotation négative. Marc Reeves : L'autre connotation, c'est celle d'une marque de journal en ligne. Même si les gens ne connaissent pas précisément les valeurs associées à cette marque, le simple fait de se présenter comme un journal restreint en quelque sorte notre champ d'action. En effet, de nombreux autres médias adoptent cette approche. Si les internautes vous voient partager des informations ou présenter des contenus sur un certain ton, ou encore célébrer des événements sans rapport avec l'actualité, ils vous accuseront de proposer une information peu fournie, car cela ne correspond pas à leur conception de l'information. Or, notre rôle est de refléter la diversité des activités, des événements et des centres d'intérêt de notre communauté. Adopter une identité de marque autre que celle d'un journal traditionnel nous permet donc de proposer un contenu plus divertissant, plus conversationnel et plus axé sur les réseaux sociaux, ce que notre identité précédente nous imposait. Marc Reeves : Enfin, c'était l'occasion de nous réinventer et d'affirmer à la ville que Birmingham Live est une marque qui lui est propre. Elle reflète la ville dont elle fait partie et nous permet de la faire connaître. Comme je l'ai mentionné précédemment, la campagne marketing que nous menons actuellement vise à sensibiliser un public plus large, et je pense que nous avons de fortes chances d'y parvenir. Nous touchons déjà en moyenne 15 % de la population chaque jour et entre 45 et 50 % chaque semaine, mais je ne veux pas me reposer sur mes lauriers. Cela signifie qu'au moins 70 % des Brummies (les habitants de Birmingham) ne sont pas impliqués dans nos activités. Nous… Vahe Arabian: Je voulais vous poser une question à ce sujet. Que signifie exactement « Brummy » ? D'où vient ce nom ? Marc Reeves : Terme familier datant d'il y a deux siècles, abrégé en Birmingham, prononcé Brummagem. Je sais, ça n'a pas beaucoup de sens, mais il y a beaucoup de choses qui n'en ont pas vraiment dans cette ville. Les gens appelaient donc la ville Brummagem, puis ont raccourci le terme pour dire que tous les habitants de Birmingham sont des Brummies, d'après la partie « Brum ». C'est plutôt pratique pour les titres, car Birmingham était un nom trop long pour tenir dans un titre social correct gros titre Brum nous sort donc de ce mauvais pas à de nombreuses reprises. Vahe Arabian: Alors, pour ceux qui découvrent le journalisme local, quels sont les principes et les règles qui le régissent ? Vous avez évoqué la volonté de rendre compte de l’actualité locale, mais quels sont les principes fondamentaux du journalisme local ? Marc Reeves : Je trouve intéressant de parler de la distinction entre le journalisme local et régional et ce que l'on appelle au Royaume-Uni le journalisme national. Il y a un fossé assez important. Je n'ai travaillé que dans les médias locaux et régionaux ; je n'ai jamais vraiment souhaité travailler pour les médias nationaux. Je pense néanmoins que leurs approches sont différentes. La principale différence réside dans le fait qu'un journaliste local ne peut pas rentrer à Londres le soir même après avoir débarqué dans une ville, réalisé son reportage, puis repartir aussitôt. Nos reportages locaux ont des conséquences. Marc Reeves : Cela signifie, à mon avis, qu'il faut sincèrement se soucier de la ville, du village ou du lieu que l'on représente, car on en fait partie. Votre famille y mènera sa vie, vos enfants iront à l'école avec ceux des personnes dont vous avez parlé, et je pense que cela change la nature et l'orientation du travail. L'histoire est l'histoire, et il est toujours important de la recueillir, mais je crois qu'en journalisme local, cela s'inscrit dans une perspective plus large : contribue-t-on à améliorer ce lieu ?. Marc Reeves : Je pense que l'on est plus conscient de la responsabilité civique, et c'est pourquoi, pour les jeunes journalistes qui souhaitent se lancer dans ce métier, l'enthousiasme est palpable, il y a une véritable effervescence. Nous sommes une grande ville, l'actualité est dense et l'activité journalistique est intense et instantanée. Nous menons des enquêtes approfondies et nous demandons des comptes aux autorités municipales, mais il y a aussi une réelle joie à trouver dans les petits bonheurs de la vie. Il est important que les journalistes régionaux sachent que leur travail consiste aussi à célébrer les réussites locales, les performances des écoles dans les classements, à partager ces informations avec le public. Il faut y trouver autant d'enthousiasme que dans les grands événements d'actualité. Car il est de notre devoir d'offrir un service complet et de qualité au plus grand nombre de personnes possible au sein de la communauté. Marc Reeves : Je pense que parmi les autres évolutions, on note un intérêt marqué pour la vidéo et une production croissante de podcasts, ainsi qu'une utilisation accrue du journalisme de données pour raconter des histoires. Pour les jeunes qui nous rejoignent aujourd'hui, nous ne tenons pas pour acquis qu'ils maîtrisent ces compétences techniques, mais elles restent néanmoins essentielles. Nous avons des membres de l'équipe plus anciens qui les maîtrisent parfaitement, mais honnêtement, ils rencontrent probablement un peu plus de difficultés que les jeunes diplômés ou ceux qui arrivent d'ailleurs. Marc Reeves : Je pense que l'autre défi, sans doute plus important pour nous, concerne la question de la diversité dont j'ai parlé précédemment. Étant donné la grande diversité de la population de Birmingham, je ne peux pas, en toute honnêteté, affirmer que ma rédaction représente l'ensemble de la communauté. Comparée à d'autres rédactions, elle est plutôt diversifiée, mais ce n'est pas le critère. Il faut que ce soit le reflet de la communauté. C'est pourquoi, avec le lancement de Birmingham Live, je cherche à bouleverser en profondeur nos processus de recrutement habituels. En effet, les écoles de journalisme au Royaume-Uni ont tendance à former des personnes qui ressemblent beaucoup à celles qui travaillent actuellement dans le journalisme : des personnes blanches, issues de la classe moyenne. Ce n'est pas une règle absolue, mais c'est globalement le profil type : c'est dans ce vivier de talents que nous allons chercher. Marc Reeves : Je vais donc collaborer davantage avec les établissements d'enseignement supérieur de Birmingham afin d'offrir à notre rédaction des opportunités plus informelles à un plus grand nombre de personnes issues de milieux divers. Je souhaite créer de nouvelles perspectives pour celles et ceux qui n'envisagent pas forcément le journalisme pour le moment, mais qui possèdent peut-être un talent exceptionnel pour la réalisation de reportages vidéo, sans même savoir que cela relève du journalisme. Ils ont peut-être d'excellentes compétences en graphisme. Je veux trouver des moyens d'intégrer ces jeunes à la rédaction et de les accompagner dans leur parcours pour devenir journalistes qualifiés, si tel est leur souhait. Vahe Arabian: Avez-vous déjà mis cela en place dès maintenant, ou est-ce quelque chose que vous prévoyez de faire cette année et les années suivantes ? Marc Reeves : D'ici la fin de l'année, je souhaite mettre en place deux nouveaux stages ou apprentissages rémunérés, et plusieurs organisations, tant au niveau local que national, peuvent nous accompagner dans cette démarche. Je sais que Trinity Mirror nous apportera son soutien, car notre groupe est bien plus sensibilisé à ces enjeux et problématiques. Mais il faudra aussi, à l'ancienne, aller à la rencontre du public, démarcher les écoles et les universités, et encourager les jeunes à nous rejoindre. Ce ne sera pas une solution miracle, car c'est le résultat de nombreuses années d'erreurs. Je pense qu'en adoptant les bonnes pratiques, nous pourrons faire évoluer les choses, je l'espère, dans les deux prochaines années, et commencer à voir une rédaction qui reflète mieux la diversité de la ville. Marc Reeves : Il me semble important de le préciser lorsqu'on se demande « que recherchons-nous chez les jeunes journalistes qui souhaitent se lancer dans le journalisme régional ? ». Nous voulons des personnes qui connaissent bien la vie locale. Pour moi, l'une des meilleures qualités est de trouver des personnes qui ont vécu, travaillé et étudié dans cette ville, et qui en font pleinement partie. Elles peuvent ainsi apporter leur expérience à la rédaction. Je peux ensuite leur fournir une formation technique si elles font preuve d'intérêt, d'enthousiasme et de compétences. Vahe Arabian: C'est logique. Je voudrais simplement savoir quel est le modèle actuel d'engagement communautaire qui vous permettrait de mieux mettre en lumière les réussites, les célébrations, et surtout d'avoir l'occasion de discuter directement avec les gens des enjeux clés à Birmingham ? Marc Reeves : Concernant notre journalisme dans le cadre du projet Birmingham Live et de la séparation de nos supports papier et numériques, nous avons analysé nos actualités et la production de contenu. Nous avons constaté que, Birmingham étant une ville si animée et trépidante, avec son lot de criminalité, d'accidents et de routes coupées, nous pourrions, si nous le souhaitions, diffuser en direct et en continu l'actualité en temps réel avec toutes nos équipes. Mais, bien sûr, ce type de contenu et l'intérêt qu'il suscite chez les lecteurs seraient éphémères. Marc Reeves : Nous avons donc divisé notre collecte de contenu en deux disciplines : l’actualité en direct et les dernières nouvelles, et ce que nous appelons le journalisme de fond. Cette dernière approche, plus traditionnelle, consiste pour chaque journaliste à couvrir deux ou trois domaines d’intérêt, à développer et à tisser des liens plus étroits avec la communauté. Nous avons toutefois cherché à être plus sélectifs dans le choix de ces domaines. Dans le cadre de la mise en place du projet, nous avons investi dans de nombreuses recherches en ligne, des questionnaires et des groupes de discussion, ainsi que dans une analyse approfondie des données par notre unité de données de Trinity Mirror. Cette dernière a collecté la quasi-totalité des données et statistiques gouvernementales disponibles concernant Birmingham et sa région. Nous nous sommes ainsi immergés, d’une manière inédite, dans toutes les données et statistiques relatives à Birmingham. Certaines ont confirmé ce que nous savions déjà, tandis que d’autres ont mis en lumière des problématiques et des tendances que nous devions mieux appréhender afin d’identifier les communautés locales à mieux servir. Marc Reeves : Par exemple, nos informations sur le trafic et les transports étaient auparavant axées sur les usagers de la route et du rail, car cela nous permettait d'identifier les principaux nœuds de transport et les compagnies ferroviaires sont très efficaces pour communiquer sur les problèmes et les retards. Bien sûr, nous avons analysé les chiffres – et nous aurions dû nous en douter de toute façon – mais c'est ce que j'entends par « un chiffre peut vous orienter dans une nouvelle direction ». Les chiffres ont montré que la majorité des habitants de notre région utilisent le bus pour se rendre au travail et à l'école, matin et soir. Depuis, nous avons recentré notre couverture du trafic et des transports sur le quotidien des usagers des bus, une communauté particulièrement active à deux moments clés de la journée. Marc Reeves : Nous avons également identifié d'autres besoins importants auxquels nous devons répondre. Étant une ville relativement jeune, nous comptons de nombreux jeunes parents élevant de nombreux enfants en bas âge. Une véritable communauté s'y est développée, que nous soutenons depuis quelques années grâce à un journaliste spécialisé dans les questions de parentalité. Notre nouvelle approche par quartier a véritablement permis à cette communauté de prendre son essor, au point que nous organisons désormais des événements physiques et concrets avec une communauté très engagée de jeunes parents qui comptent sur nous pour leur offrir un lieu de rencontre avec leurs enfants, échanger avec d'autres parents, bénéficier de réductions sur les services locaux et partager des informations sur l'éducation des enfants à Birmingham. Cette expérience a été très enrichissante pour nous. Nous essayons donc de reproduire ce modèle dans différents quartiers de la ville. Marc Reeves : Et, pour être tout à fait honnête, si nous identifions une communauté mais que, pour une raison ou une autre, elle n'est pas suffisamment homogène ou accessible pour que nous puissions agir efficacement, nous devons en trouver d'autres. En effet, nos ressources sont limitées et nous devons veiller à ce qu'elles soient concentrées sur le développement de l'engagement auprès de communautés accessibles et efficaces. L'engagement est donc un élément clé, car notre ancien contenu d'actualités en direct n'a pas permis d'améliorer significativement nos statistiques de « temps passé sur le site » ou de « visites répétées », qui sont plus importantes que jamais. Cependant, notre approche par zones géographiques montre que, bien menée, elle permet de fidéliser les lecteurs au fil du temps. C'est, je pense, notre prochain grand objectif, après avoir atteint la majeure partie de notre potentiel sur Internet… Il y aura une légère croissance dans les prochaines années, mais nous avons probablement connu une croissance plus importante ces trois dernières années que dans les trois prochaines. Il s'agit donc de la qualité de l'engagement de nos lecteurs, car c'est ce que les annonceurs apprécient, et démontrer à un annonceur que le média que vous lui proposez bénéficie d'un lectorat fidèle et engagé aura un impact positif sur nos résultats. Vahe Arabian: Avec l'approche par patchs que vous adoptez, et comme vous mentionnez que vous avez des ressources limitées actuellement, au sein de l'équipe élargie, comment parvenez-vous à donner aux journalistes l'autonomie nécessaire sur le site, par exemple, pour un sujet ou une question spécifique, nous devons organiser un événement en direct autour d'une histoire ? Comment ce processus fonctionne-t-il au quotidien ? Marc Reeves : C'est compliqué, car, comme je le disais, il y a toujours un événement en direct qui captive l'attention et qui enthousiasme le rédacteur en chef. Du coup, on a un système de roulement bien distinct : vous savez, quand vous êtes de garde, vous avez généralement trois ou quatre jours d'affilée avant de reprendre les directs. On a une équipe dédiée qui gère tous les directs et les actualités de dernière minute. Elle ne peut faire appel à des renforts qu'en cas d'urgence majeure, ce qui est très bien. En fait, la plupart du temps, elle arrive à gérer toute l'actualité en direct. Donc, si vous êtes de garde en tant que journaliste, il y a un récapitulatif quotidien le matin pour discuter avec le rédacteur en chef des sujets que vous allez traiter ce jour-là. Marc Reeves : On attend de vous que vous produisiez 3 ou 4 contenus différents : articles de fond, vidéos en direct sur Facebook, blogs en direct sur votre secteur, ou encore des reportages plus classiques. Comme indiqué, vous devez les publier 3 ou 4 fois par jour. Ces idées sont discutées lors de réunions de secteur avec les autres journalistes. Une fois développées, vous pouvez vous lancer. Vous bénéficiez d'un soutien important en matière de formation à la narration en ligne, à la recherche de sujets et d'idées de contenu, grâce à l'analyse des tendances, des données des réseaux sociaux et des recherches effectuées par les internautes de votre secteur. Marc Reeves : Les idées d'articles pour les patchs ne manquent donc pas. Le défi consiste à se concentrer sur les contenus les plus captivants. Pour cela, chaque journaliste de patch a accès à son propre compte Chartbeat, ce qui lui permet d'analyser son contenu, son évolution au fil de la journée et dans le temps, et ainsi de comprendre ce qui interpelle les bonnes communautés, ce qui les préoccupe et ce qu'ils lisent. Les gens ont du temps, car nous essayons de les éloigner des distractions de l'actualité en direct, et nous avons constaté quelques réussites à cet égard, permettant à certains de développer des projets. Et, bien sûr, le succès appelle le succès. Marc Reeves : Birmingham n'est pas un cas isolé : de nombreuses villes à travers le monde sont confrontées au problème des personnes sans-abri, mais ce phénomène a connu une augmentation particulière à Birmingham au cours de l'année écoulée. Je pense que la question du sans-abrisme suscite un intérêt croissant, notamment auprès des navetteurs et des personnes vivant et travaillant dans le centre-ville. Nous essayons de raconter des histoires de manière plus immersive, en donnant la parole aux personnes sans domicile fixe et en les laissant raconter leur propre histoire. Ces contenus sont devenus parmi les plus captivants que nous ayons produits depuis longtemps. C'est pourquoi nous y revenons régulièrement, afin d'analyser les causes profondes du sans-abrisme et de proposer un journalisme axé sur les solutions, tout en continuant à donner la parole aux personnes sans-abri. Nous constatons que ce type de contenu est particulièrement pertinent et répond à une forte demande de nos lecteurs. Marc Reeves : Nous allons ensuite lancer d'autres campagnes. La demande de banques alimentaires dans la ville est croissante, ce qui représente un autre aspect du problème des sans-abri, mais appartient néanmoins au même spectre, et nous avons déjà des indications que ce sera une activité très active pour nous au cours des prochains mois. Vahe Arabian: Alors, comment savoir si l'activité va s'engager ? Marc Reeves : Vous voulez dire par les données que nous recevons en retour ? Vahe Arabian: Oui, que recherchez-vous exactement ? Outre le nombre de pages vues ou les indicateurs de popularité, prenez-vous en compte d’autres indicateurs qualitatifs spécifiques ? Marc Reeves : Oui, en fait, j'ai l'impression de me vanter un peu, mais j'ai eu la chance de discuter à quelques reprises avec Jeff Jarvis de l'Université de la Ville de New York (CUNY), qui est très intéressant. Il nous parle de cet indicateur d'impact communautaire : notre journalisme a-t-il un réel impact ? Il cherche des moyens d'intégrer ces mesures d'impact civique aux autres indicateurs comme le nombre de pages vues, le temps passé par visite, le taux de visites répétées et le nombre de lecteurs fidèles. Pour l'instant, et sans surprise, le seul véritable moyen d'y parvenir est d'intensifier le dialogue avec ces communautés. C'est pourquoi, en tant que rédacteur, je m'implique davantage auprès de différents groupes d'activistes communautaires afin de recueillir des preuves, certes anecdotiques, mais qui constituent néanmoins des preuves de notre impact à cet égard. Marc Reeves : La semaine dernière, j'assistais à un événement organisé par un groupe qui mobilise les militants associatifs de toute la ville de manière très constructive et engageante. Il ne s'agit en aucun cas d'un groupe de protestation, mais d'un groupe de défense des droits. J'étais avec un collègue, journaliste politique spécialisé dans les affaires locales, qui a rencontré une personne sur laquelle il avait écrit un article il y a trois mois. Cette personne avait rencontré un grave problème de logement social. Il avait publié un article à son sujet, l'avait laissée raconter son histoire, puis nous avions fait pression sur les autorités municipales pour qu'elles agissent. Grâce à notre article, elle a été relogée dans les 24 heures et a chaleureusement serré mon collègue dans ses bras. Il était évident que nous avions eu un impact, et d'ailleurs, lors de cette réunion avec le groupe, cela a été célébré ouvertement par plusieurs personnes. Cela me semble évident : c'est le genre de choses que nous devrions faire. Nous l'avons peut-être déjà fait à plusieurs reprises au fil des ans, mais avec des moyens limités. Nous devons en être beaucoup plus conscients, et je pense que nous commençons à en voir les résultats. Vahe Arabian: Comment parvenez-vous à avoir un impact maximal compte tenu, comme vous l'avez dit, de vos ressources et de votre temps limités ? Comment essayez-vous de gérer cela ? Marc Reeves : Nous avons travaillé très dur. Vahe Arabian: Je suppose qu'il faut juste trouver le meilleur impact possible, je suppose. Marc Reeves : Je crois que cela rejoint ce que je disais sur les qualités des journalistes locaux. Il faut être impliqué. Je suis beaucoup plus attentif aux échanges au sein de la rédaction. Il est intéressant de noter que, parallèlement au passage à la nouvelle organisation du travail et au nouveau site web, nous avons déménagé de bureaux légèrement excentrés vers des locaux en centre-ville, un peu plus petits, mais entièrement en open space. J'ai décidé qu'aucun responsable n'aurait de bureau individuel. Tout le monde est en flex office : tous les employés, quel que soit leur poste ou leur service, travaillent côte à côte dans la rédaction. Marc Reeves : Du coup, je n'ai pas de bureau fixe. Je suis donc assise au pupitre de la rédaction ou à un bureau partagé à proximité, toute la journée, tous les jours. Cela me permet d'avoir des échanges beaucoup plus naturels et fluides avec toute la rédaction, sur le ton à adopter concernant les sujets qui nous tiennent à cœur, les campagnes que nous menons, nos centres d'intérêt et nos valeurs. Je pense que c'est primordial, et on ne peut pas y parvenir en griffonnant sur un tableau et en envoyant un courriel. Il faut être au cœur de la rédaction avec son équipe, s'exprimer au mieux et les impliquer dans la discussion. Nous avons donc essayé de faire évoluer la culture générale de la rédaction qui, pour reprendre les termes employés, était auparavant très hiérarchisée, avec de nombreux niveaux hiérarchiques et une forte culture du statut. Ce n'était pas forcément le cas, même avant ce changement. Mais nous avons essayé d'aller encore plus loin, afin que les gens se sentent partie prenante de cette conversation sur les valeurs que nous défendons en tant que Birmingham Live. Marc Reeves : Je pense que cela aide les journalistes à prendre leurs propres décisions, car, évidemment, je ne peux pas décider de chaque article. Ni même de la manière dont chaque article est présenté. Nous publions, sinon 24 heures sur 24, du moins aussi souvent que possible. Il est donc essentiel de faire confiance aux personnes qui créent le contenu et prennent ces décisions et de croire qu'elles partagent les valeurs que nous jugeons importantes. J'ai contribué à rassembler ces valeurs, et je pense que cela garantit que les liens qu'ils tissent et développent au sein des communautés correspondent à ce que nous souhaitons accomplir en tant que marque. Marc Reeves : J'ai également dit à mon équipe, qui commence à se former, que cela rejoint l'idée de s'éloigner d'une marque de journal et, par conséquent, d'avoir la liberté d'explorer de nouvelles pistes. J'aimerais beaucoup voir des voix plus affirmées et personnelles se faire entendre. À mesure qu'ils développeront leurs domaines d'expertise, ils seront autorisés à exprimer leurs points de vue, tout en restant fidèles aux valeurs de Birmingham Live. Je pense que les lecteurs apprécient cette perspective individuelle que nos journalistes peuvent apporter. Cela contribue, je crois, à humaniser le ton du site web. Vahe Arabian: Quelle est votre approche en matière de leadership et comment vous assurez-vous que les personnes qui ont des opinions, ou qui pensent avoir une meilleure opinion que vous en ce qui concerne la direction éditoriale, restent fidèles aux valeurs culturelles de Birmingham Live ? Marc Reeves : Je pense que c'est ce dialogue continu qui compte. Il faut éviter les réunions à huis clos où trois ou quatre responsables décident de la ligne éditoriale. Le nouvel environnement physique nous oblige à multiplier ces échanges en toute transparence et à encourager les journalistes, et tous les collaborateurs, quel que soit leur niveau hiérarchique, à y participer. En tant que rédacteur en chef, je m'en remets également à la personne occupant chaque fonction. Nous avons un rédacteur en chef attitré pour l'actualité en direct et un rédacteur en chef adjoint pour les reportages de terrain. Bien que je participe aux discussions, je leur laisse le soin de prendre les décisions, car ce sont eux qui sont aux commandes, qui pilotent le projet au quotidien. Ils occupent ce poste parce qu'ils sont les plus compétents, je n'interviens donc pas dans leur gestion quotidienne. La direction leur fait confiance et il est essentiel de leur faire confiance. Marc Reeves : Bien que nous ne fassions pas beaucoup d'analyses a posteriori, car notre environnement évolue rapidement et nous n'avons pas souvent l'occasion de revenir sur le passé, lorsque nous le faisons, nous sommes très transparents sur ce qui a fonctionné et sur ce qui n'a pas fonctionné, afin d'en tirer des leçons. Je pense que ce sont là les changements que nous avons déjà observés au fil des ans, et nous continuons d'en constater presque quotidiennement, voire hebdomadairement : que fait Facebook cette semaine pour nous aider ou nous nuire ? Google a-t-il modifié son algorithme ? Nos lecteurs se comportent-ils différemment ? Interagissent-ils différemment avec les différentes plateformes ? La meilleure façon d'en mesurer l'impact est de faire quelques erreurs en cours de route, puis d'essayer de les éviter à l'avenir. Je pense qu'il est essentiel de privilégier l'apprentissage. Vahe Arabian: Avec le réseau que vous avez maintenant, avec d'autres titres et tout le reste, comment comptez-vous l'exploiter et quel rôle jouez-vous ? Compte tenu du modèle de monétisation, vous concentrez-vous toujours davantage sur les revenus publicitaires, ou, je sais que vous avez dit utiliser d'autres canaux, comme les affiliés et tout le reste, mais quelle est votre orientation générale pour l'avenir ? Marc Reeves : D'accord, je vais aborder la publicité dans un instant. L'effet de levier du réseau est vraiment important. Je veux dire, premièrement, partager les meilleures pratiques, ce qui fonctionne dans une région, tirer des enseignements de cette expérience et la déployer rapidement dans d'autres régions, immédiatement, nous donne un avantage considérable. Par exemple, je participe la semaine prochaine à une conférence organisée par Trinity Mirror, qui porte entièrement sur la couverture du football américain. Marc Reeves : Le football, comme vous pouvez l'imaginer, génère une part importante de notre trafic, compte tenu de la notoriété de la Premier League et des autres championnats britanniques. Interagir avec ce public de passionnés de football est un art et une science à part entière, qui peut s'avérer très fructueux lorsqu'il est maîtrisé. C'est pourquoi nous partageons rapidement nos enseignements et nos nouvelles initiatives. La réunion de la semaine prochaine vise à consolider ces acquis afin d'identifier les pistes d'amélioration. Nous nous efforçons d'offrir le meilleur service possible à nos lecteurs, notamment dans les grandes villes abritant des clubs comme Liverpool et Manchester, ainsi qu'aux équipes de Birmingham. En effet, un supporter de Liverpool partage évidemment des caractéristiques communes avec un supporter de Birmingham ou de Londres, et c'est ainsi que nous tirons profit des enseignements de nos actions. Marc Reeves : De plus, nous organisons une réunion téléphonique quotidienne. Chaque matin à 9 heures, une personne de chaque site Trinity Mirror participe à une réunion où sont partagées les informations concernant les sujets qui font le buzz pendant la nuit et en ligne, les dernières nouvelles nationales et les articles à venir dans la journée. Ainsi, chacun est informé en amont des sujets susceptibles d'intéresser ses lecteurs. Je considère que même si la moitié de mes lecteurs s'intéressent à un article qui ne concerne pas spécifiquement Birmingham, j'ai le devoir de les aider à le comprendre, car ce sont mes lecteurs. S'ils souhaitent le trouver sur notre site, ils doivent pouvoir le faire. Cette brève réunion de 5 minutes chaque matin permet de se tenir informé des actualités. Marc Reeves : Nous aussi, basés à Birmingham, nous gérons un service de vidéos tendances pour l'ensemble du groupe. Il s'agit d'une petite équipe de quatre personnes qui, en analysant les sujets d'actualité plus larges susceptibles d'intéresser les médias locaux, créent rapidement des vidéos d'accompagnement pour tous les articles traitant de ces sujets. Il peut s'agir de vidéos explicatives sur le fonctionnement des tribunaux, ou encore, suite à la vague de froid qui a frappé le Royaume-Uni il y a quelques semaines et qui a fortement perturbé l'activité, d'une courte vidéo informative sur les mesures à prendre face au froid. Cette vidéo a été visionnée un million et demi de fois au sein du groupe, ce qui contribue évidemment à accroître notre audience. Voilà comment fonctionne notre groupe. Marc Reeves : En matière de publicité, oui, notre modèle économique repose principalement sur les revenus publicitaires. Nous nous intéressons également à d'autres sources, comme les programmes d'affiliation. Nous tirons des revenus du réseau de podcasts, et ces revenus augmenteront avec le temps. Mais au fond, tout cela reste basé sur la publicité. Nous avons expérimenté des services payants dédiés au football, permettant d'accéder à des informations premium sur les clubs de Premier League. Cette expérience n'a rencontré qu'un succès mitigé. Sur tous les marchés où nous sommes présents, nous sommes confrontés à une forte concurrence, non seulement de la part d'autres médias, mais aussi d'organismes comme la police et les collectivités locales. Les réseaux sociaux regorgent d'informations auxquelles nous devons répondre et que nous souhaitons valoriser. Marc Reeves : Cependant, la différence entre placer l'annonce avant ou après un paiement ne semble pas fonctionner pour nous actuellement. Par conséquent, notre modèle repose toujours sur la création d'une envergure à l'échelle du réseau Trinity Mirror afin de mener d'importantes campagnes nationales et régionales, soutenues par un nombre croissant de petits comptes publicitaires en libre-service. Nous proposons un produit appelé « In Your Area », un agrégateur d'actualités locales intégré à nos sites, qui permet au public d'acheter de la publicité à partir de 20 ou 30 livres sterling. Son efficacité dans les très petites communautés reste à démontrer, mais c'est une des solutions que nous explorons pour structurer le marché publicitaire, du local au national, voire international. Marc Reeves : Je pense que nous allons continuer d'étudier les différentes options pour un modèle premium. Il est probable que cela provienne du développement de notre groupe de soutien à la parentalité, par exemple. Nous y avons tissé des liens étroits avec une communauté relativement restreinte, mais extrêmement engagée, à laquelle les sponsors et partenaires souhaitent déjà s'associer en raison de la qualité de cette relation. Si nous parvenons à développer des relations aussi solides au sein de ce groupe ou d'autres groupes d'utilisateurs, cela nous permettra d'envisager d'autres modèles de revenus, comme les abonnements ou les accès payants. Marc Reeves : Il ne s'agit certainement pas d'un modèle universel. Dans les médias régionaux, et notamment au Royaume-Uni ces six ou sept dernières années, plusieurs groupes ont tenté de rendre payants les sites web de journaux locaux traditionnels, sans succès. Je pense qu'ils n'ont pas pris en compte les habitudes de consommation totalement différentes des internautes par rapport aux lecteurs de journaux papier. Ces expériences ratées (pas Trinity Mirror, certes) reposaient sur l'idée qu'il serait possible de reproduire le modèle d'achat occasionnel ou d'abonnement de la presse écrite en le transposant directement en ligne et en proposant les mêmes offres de la même manière. Marc Reeves : Ça n'a tout simplement pas fonctionné, car, comme nous le savons, la découverte des marques en ligne se fait par une multitude de canaux différents. Environ 30 % de notre trafic provient des réseaux sociaux, 30 % des moteurs de recherche, 10 % des liens et des newsletters, et le reste des utilisateurs qui accèdent directement au site. Par conséquent, seul un très faible pourcentage de personnes décident de visiter Brim directement. De ce fait, la base de prospects est trop réduite pour envisager une conversion vers un modèle d'abonnement payant, car c'est pourtant ce qu'il faudrait pour y parvenir. Or, je pense que les chiffres ne sont pas compatibles avec le modèle actuel des médias régionaux. Vahe Arabian: Quelles sont, selon vous, les initiatives que vous avez prévues pour 2018 et les années suivantes ? Marc Reeves : L'essentiel réside dans la qualité de nos relations. Nous devons examiner régulièrement et rigoureusement tous nos contenus. Il nous faut analyser ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, et réagir très rapidement. Il y a un paradoxe : tisser des liens avec les communautés prend du temps. Nous sommes donc pleinement conscients du risque de tout gâcher, mais nous devons constamment faire évoluer et tester notre modèle, nous interroger sur sa pertinence et continuer à développer notre audience et l'engagement de nos utilisateurs. Marc Reeves : Au cours de l'année à venir, je vais me concentrer sur le développement de Birmingham Live en tant que marque influente et dynamique au sein de la ville. Je souhaite mettre en place un programme continu de campagnes communautaires qui nous distingue et permette de faire connaître nos valeurs. Ce plan est en cours d'élaboration. Nous lançons plusieurs initiatives le mois prochain, dont une campagne pour la banque alimentaire. Notre objectif est de collecter 100 tonnes de nourriture pour les personnes en situation d'urgence. C'est un objectif extrêmement ambitieux, mais sa réalisation nous permettra de nous démarquer. Car tout repose, selon moi, sur la notoriété, la familiarité, la confiance et l'engagement de nos publics. Nous n'irons nulle part si nous ne cultivons pas ces relations et ne les développons pas au cours des 12 à 18 prochains mois. Marc Reeves : Sur le plan commercial, les défis persistent. Google et Facebook, les deux géants du numérique, accaparent des sommes colossales. Nous lançons sur le marché deux produits commerciaux très intéressants. Ils permettent aux annonceurs de toutes tailles d'accéder non seulement au réseau Trinity Mirror, mais aussi à tous les réseaux hors plateforme, les réseaux sociaux et Google. Nous cherchons donc à proposer une offre similaire, mais beaucoup plus adaptée au contexte local, grâce à une solution programmatique locale, plus efficace et intelligente qu'une solution programmatique classique. Cette approche montre des signes prometteurs et suscite un intérêt croissant de la part d'acteurs de plus en plus importants dans les régions concernées. Marc Reeves : Nous nous concentrons davantage sur l'affichage direct, car parallèlement à cette évolution éditoriale, mes collègues des services commerciaux et opérationnels restructurent actuellement leurs équipes et leurs rôles afin de les rendre beaucoup plus performants sur le plan numérique. La convergence de ces deux axes devrait aboutir à un résultat concret et significatif au cours des 12 à 18 prochains mois. Le modèle en direct est déjà en cours de déploiement dans d'autres régions du Royaume-Uni, notamment dans les villes dont je suis responsable, Stoke et Coventry, toutes deux situées dans cette région. Ces villes adopteront leur identité visuelle respective en avril et ont également restructuré leurs équipes. Elles sont actuellement en pleine formation et analyse approfondie des données au sein de leurs communautés, ce qui promet d'être intéressant. Le modèle en direct sera déployé dans plusieurs villes du Royaume-Uni avant la fin de l'année. Vahe Arabian: J'espère vraiment que ces campagnes seront couronnées de succès, car je suis certain qu'elles tireront également profit de cette approche en direct. Pour conclure, Marc, quels conseils donneriez-vous aux professionnels qui envisagent de travailler pour un grand groupe de presse, un quotidien national, afin d'être reconnus dans leur carrière ? Ou, à l'inverse, à une personne passionnée par le journalisme local, comment peut-elle réussir dans ce domaine ? Marc Reeves : Quand on me contacte pour un stage, un emploi ou une formation, je dis toujours : « Envoyez-moi un CV. » C'est bien, mais si vous voulez vraiment devenir journaliste, vous devriez déjà avoir du contenu à partager avec des employeurs potentiels ou des établissements d'enseignement si vous postulez à des formations. Personne ne s'attend à ce que ce soit impeccable, mais que ce soit un article sur votre blog, une vidéo sur YouTube ou tout autre format narratif, si le journalisme vous passionne, vous n'avez aucune excuse pour ne pas vous lancer. Créez du contenu ! Personne ne vous demandera une orthographe et une grammaire irréprochables, ni une qualité de production digne des chaînes de télévision, mais si vous êtes passionné par le journalisme et que vous voulez y travailler, vous devriez avoir du contenu. Certains disent : « Je n'ai pas pu faire de stage. » Et encore une fois, ma réponse est la même : créez votre propre expérience professionnelle. Interrogez vos parents. Parlez-en à vos amis. Créez du contenu et réalisez vos propres bandes démo, portfolios, qui montreront aux employeurs potentiels ce dont vous êtes capable. De plus, essayez de vous constituer une audience. Nos journalistes doivent aujourd'hui être aussi capables de vendre leur information que de la raconter. Écrire un article que personne ne lira, ne regardera ou n'écoutera n'a aucun sens. Ainsi, une fois que vous avez créé un contenu de qualité, vous devez être capable de démontrer que vous savez le diffuser auprès d'un public, quelle que soit son ampleur. Idéalement, interagissez avec ce public. Marc Reeves : J'ai dit il y a quelque temps à David Higgerson, mon collègue de longue date chez Trinity Mirror, que ma vision de la rédaction de demain est celle d'une rédaction composée de blogueurs et de vlogueurs. Chaque journaliste doit être passionné et pleinement investi auprès de son public. Il doit défendre sa communauté et se comporter comme s'il s'agissait d'un blog personnel, dont la pérennité repose sur la qualité du service rendu à ses lecteurs. Je pense que si nos rédactions ressemblent à une confédération de blogueurs, tous centrés sur leur audience, nous contribuerons grandement à assurer la survie et le développement du journalisme régional. C'est pourquoi je suis convaincu que ce sont ces profils qui réussiront le mieux dans ce secteur au cours des prochaines années. Marc Reeves : Je pense que c'est le moment idéal pour nous rejoindre, car nous sommes tournés vers l'avenir, le changement et la construction de cet avenir, plutôt que d'espérer qu'il nous laisse tranquilles et ne vienne pas perturber notre confort. Nous cherchons maintenant à accélérer le rythme, et tous ceux qui partagent cette vision sont les bienvenus. Vahe Arabian: Il se passe beaucoup de choses, c'est certain, et je suis d'accord avec vous. Sur ce, Marc, merci pour votre temps. Marc Reeves : Plaisir. Vahe Arabian: Merci de nous avoir rejoints pour cet épisode 9 du podcast State of Digital Publishing. Quels enseignements avez-vous tirés de l'expérience de Marc dans la transformation numérique d'une publication ? À quoi ressemblera le journalisme local selon vous ? Ne manquez pas le prochain épisode ! Si notre contenu vous intéresse, abonnez-vous à nos résumés hebdomadaires ou devenez membre sur stateofdigitalpublishing.com. À bientôt !.Contenu de nos partenaires








